Cine actual: estrenos, recomendaciones y festivales.

Cine dentro del cine, Drama, Familia

L’ÊTRE AIMÉ

Film de Rodrigo SOROGOYEN, Espagne, 2026

Critique de Véronique GILLE

Durée:  135 min.

Année: 2026
Pays: España
Réalisation: Rodrigo Sorogoyen
Scénario: Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Musique: Olivier Arson
Photographie: Álex de Pablo

Interprétation: Javier Bardem, Victoria Luengo, Rául Arévalo, Marina Foïs, Raúl Prieto, Pepa Gracia, Melina Matthews, Nuria Prims, Pablo Gómez-Pando, Malena Villa, Mourad Ouani, Miguel Garcés, Laura Birn, Didier Maes, Marta Megías, Agustín Otón, Rulo Pardo, Miguel Ángel Puro, Alberto Raw, Ana Ruano, Pedro Rubio, Chema Tena, Nadia Torrijos, Claudio Villarrubia, Juan Vinuesa,

Genre:    Drame. Film dans le film. Paternité. Famille. Alcoolisme

     Le dernier film de Rodrigo Sorogoyen est une nouvelle rencontre, houleuse et douloureuse, entre un père cinéaste, Esteban Martinez, et sa fille actrice, Emilia Vera qui ne se sont plus vus depuis le départ d’Esteban à New York, il y a treize ans. Il revient à Madrid pour y tourner un film dans lequel il souhaite que sa fille soit l’actrice principale. L’être aimé explore la relation entre un metteur en scène exigeant, voire tyrannique et sa fille. Porté par un Javier Bardem imposant et Victoria Luengo, le récit interroge les rapports de pouvoir dans le cinéma, mais aussi, telle une mise en abyme, dans le domaine filial. Ce long-métrage ausculte les dérives d’un cinéaste tout-puissant face à sa fille ré-appropriée.

     Avec obstination, Emilia va entraîner son père vers le passé, leur passé dès la première séquence qui se déroule dans un restaurant, académique et répétitive avec ses champs contre champs, ses infinis gros plans, mais que Rodrigo Sorogoyen sait réinventer. La séquence est construite avec un dialogue initial sans intérêt, anodin, répétitif car les mots profonds semblent avoir été oubliés par l’un comme par l’autre. Emilia est triste, glacée, comme pétrifiée dans des images à dominantes bleutées, où le jour et la nuit arrivent parfois à se confondre, où surgissent parfois des images blanches, noires, froides. On ne sait plus où on est. Silencieuse et têtue, Emilia est la guide de cette errance avec ce père tout à coup magnanime et présent, réel.

     Toutefois, pour Emilia, cette errance a un sens. Les plans séquence et les panoramiques décrivent un monde de solitude nerveuse, d’angoisse et de crainte seulement tranquillisé par le désir de revoir sa mère protectrice face à ce père despote. On voudrait de temps en temps accélérer le film pour que la tension soit moins contraignante, pour que les images échappent à une esthétique et une poésie un peu calculées. Il est clair cependant que le scénario a été mûri et travaillé afin qu’une réflexion complète les images regardées. L’originalité de ce scénario est qu’il tombe dans un mélange de “rêves éveillés” pour les deux personnages – le rêve du pardon pour lui, celui de la reconnaissance pour elle – et de cauchemar familial avec de brusques incursions de violence.

     Le film est en fait ample et serré, esthétique et contemplatif. On quitte vite la logique du scénario, entraîné dans une fable où le père que rêve la fille n’existe pas et la fille rêvée par le père non plus. Le ton est parfois étrangement triste, amer bien que la joie et l’espoir émanent de certains plans : le réalisateur regarde le monde  comme ses deux héros le regardent et adopte ce mélange de frayeur, d’étonnement et de joie que peut avoir un enfant face aux choses. Les mouvements de caméra sont réglés pour être les plus proches possibles ou les plus larges possibles, pour donner du sens à l’espace ; la caméra vient recadrer l’objet de la surprise des personnages, leurs gestes) ; des panoramiques où tout semble (acteurs, éléments des décors, paysages) s’imbriquer ; une utilisation de l’immobilité illogique et puissante dans la scène répétée du repas lors du tournage ; un plan large qui place Emilia, presque minuscule, dans l’espace brun des rochers après avoir provoqué volontairement l’expérience de la brutalité d’un père parce que c’est là où elle voulait arriver. Le souvenir de son adolescence abîmée dénonce les failles de la responsabilité adulte.

     C’est un beau sujet sur les relations familiales, parentales, les relations de pouvoir, les devoirs et les droits, l’humanisme. Rodrigo Sorogoyen donne du souffle à son film qui aurait pu être lacrymal. Le souffle de la saine révolte. Il traite avec soin un sujet qui s’accorderait mal avec l’emphase et l’insistance mélodramatique et propose une expérience viscérale de la sensibilité filiale, parfois poignante, parfois insupportable tant le cinéaste fait ressentir ce chaos relationnel. À ce huis-clos intime, mais épique, entre un père et sa fille assaillie par la colère et la révolte s’ajoute celui voulu par la mise en scène qui transforme un lieu de tournage en terrain meuble et en piège sensoriel. Le film est tenu de bout en bout et remarquablement interprété par Javier Bardem. Par la sobriété de jeu, avec ses petites folies et crises, il apporte l’ambiguïté au personnage dans un décor oppressant qui reflète l’état d’esprit des personnages. Malheureusement il faut reconnaître que Vicky Luengo manque d’armure face au monstre fascinant qu’incarne l’ouragan Javier Bardem.

     L’intelligence de Rodrigo Sorogoyen est d’injecter de la cérébralité dans cet océan d’émotions et d’empêcher ainsi le larmoyant de tout emporter sur son passage. L’affrontement n’est jamais assommant ni moralisateur malgré notre plongée dans un bain de psychologisme. En évitant les clichés et en rejetant tout sentimentalisme, le réalisateur tient jusqu’au bout le fil de l’émotion grâce à une mise scène à l’image de la vie, faite de moments simples et de dilemmes personnels. Il parcourt le chemin escarpé du mélodrame intime, sur fond d’interrogations profondes sur les liens du sang. Il le fait avec justesse et élégance en refusant de trancher et tâchant de maintenir l’équilibre entre l’observation acérée des replis sombres du comportement humain et le soulagement de cette noirceur.

     C’est un cinéma qui a seulement un rapport avec le réel, un réel qui apparaît au travers des personnages et ce qu’ils font, ce qu’ils disent. L’être aimé brosse une relation très intense père/fille peu vue au cinéma, organisant un flux quasiment palpable d’amour et de haine, de fusion et de rivalité : un combat titanesque entre un père dévorant sa fille et une fille confrontée à la situation de “tuer le père”. Les relations entre les personnages et la mise en scène convergent pour créer une constante sensation de danger et d’instabilité, un monde où les choses ne sont jamais affirmées ni présupposées, plaçant le spectateur en état d’alerte, nous rappelant que le cinéma possède un pouvoir, une clarté et un regard éthique sur le monde d’avant, patriarcal et abusif, et le monde d’après.

L’ÊTRE AIMÉ – Critique version espagnole

Dejar una respuesta